LCB-FT : Le rapport de l’AMLA
Entre mars et décembre 2025, la présidente de l’Autorité européenne de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (AMLA), Bruna Szego, a parcouru les vingt-sept États membres de l’Union européenne afin de rencontrer superviseurs, établissements financiers, professionnels du droit et acteurs de l’immobilier dont le SNPI pour comprendre les réalités du terrain avant de conceptualiser la nouvelle autorité européenne.
Cette consultation permet aujourd’hui d’avoir un regard plus affûté sur l’état des défenses européennes face à la criminalité financière.
Au-delà de la diversité des contextes nationaux, un constat s’impose : l’Europe fait face à des menaces qui évoluent plus vite que les organisations chargées de les combattre. Les acteurs rencontrés décrivent un environnement marqué par l’accélération technologique, la sophistication croissante des réseaux criminels, les tensions géopolitiques et l’explosion des flux financiers instantanés. Dans ce contexte, les mécanismes traditionnels de prévention et de détection sont soumis à une pression inédite.
Cette accélération du risque constitue sans doute l’un des enseignements majeurs du rapport : les autorités comme les entreprises ne font plus face à un environnement stable qu’il conviendrait simplement de surveiller. Elles évoluent dans un univers mouvant où les schémas criminels se réinventent en permanence.
L’AMLA naît précisément pour répondre à cette nouvelle réalité. Sa mission n’est pas seulement de renforcer la supervision ; elle vise à réduire les fractures qui subsistent entre les différents systèmes nationaux et à construire une réponse européenne plus cohérente face à des risques qui, eux, ne connaissent plus de frontières.
En somme, pour repenser à grande échelle la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme, ce sont vingt-sept pays qui sont concernés, et focalisés sur une seule et même préoccupation.
Les dangers concrets de l’innovation technologique
Pour de nombreux participants, l’innovation numérique agit simultanément comme un multiplicateur de risques et comme un formidable levier d’efficacité. Cette dualité traverse désormais l’ensemble des problématiques de conformité. En outre, aucun sujet n’a cristallisé autant d’attention que celui des crypto-actifs.
Car si l’intelligence artificielle facilite les fraudes documentaires, les deepfakes et les manipulations d’identité, d’un autre côté, ces mêmes technologies ouvrent des perspectives inédites. Les outils d’analyse avancée, les capacités d’automatisation, l’exploitation massive des données ou encore l’intelligence artificielle appliquée à la détection des anomalies permettent d’envisager une supervision plus ciblée, plus efficace et potentiellement moins coûteuse.
En ce sens, les organisations capables d’intégrer ces innovations dans leurs dispositifs de contrôle disposeront d’un avantage décisif. À l’inverse, celles qui tarderont à moderniser leurs infrastructures risquent de voir l’écart se creuser rapidement.
Un paysage hétérogène pour la mise en œuvre d’un défi collectif
L’une des observations les plus marquantes de la tournée européenne réside effectivement dans la grande hétérogénéité des situations nationales.
Car malgré l’existence d’objectifs communs, les pratiques de supervision, les capacités analytiques, les ressources disponibles et même la culture de conformité varient encore considérablement d’un État membre à l’autre. Agents immobiliers, comptables, notaires, négociants en biens de valeur ou encore certaines professions juridiques se trouvent confrontés à des obligations de plus en plus complexes, sans toujours disposer des ressources ou de l’accompagnement nécessaires pour les mettre en œuvre efficacement.
Les différences d’interprétation réglementaire, les approches divergentes de supervision et les écarts de moyens peuvent ainsi créer des failles exploitables par les réseaux criminels.
Le rapport souligne également un phénomène révélateur : dans plusieurs secteurs non financiers, le faible nombre de déclarations d’opérations suspectes est parfois perçu comme le signe d’une faible exposition au risque. Les superviseurs y voient au contraire l’indice d’une sous-détection persistante. Cette divergence d’appréciation illustre l’ampleur du travail de sensibilisation qu’il reste à accomplir.
En somme, les vingt-sept États membres appliquent encore des pratiques de supervision, des méthodologies d’évaluation des risques et des approches de contrôle sensiblement différentes.
Dans ce contexte, l’ambition du « Single Rulebook » européen est largement saluée. L’idée d’un corpus réglementaire plus harmonisé est perçue comme une opportunité majeure de renforcer la sécurité juridique tout en réduisant les incohérences historiques du système.
L’AMLA pour colmater la fragmentation européenne
C’est précisément pour répodre à ces difficultés qu’a été créée l’AMLA.
L’harmonisation promise panr le nouveau cadre pourrait progressivement réduire ces incohérences. Elle devrait également contribuer à limiter les phénomènes d’arbitrage réglementaire et à instaurer des conditions de concurrence plus équitables entre acteurs économiques.
Cette perspective est largement saluée par les parties prenantes. Toutefois, l’enthousiasme s’accompagne d’une certaine prudence. La réussite de la réforme dépendra moins de l’existence de nouvelles règles que de leur mise en œuvre concrète, de leur proportionnalité et de leur capacité à s’adapter à la diversité des secteurs concernés. Rarement une nouvelle institution européenne aura suscité un niveau d’attente aussi élevé dès ses premières années d’existence.
En définitive, le Roadshow de l’AMLA a mis en lumière une réalité simple : malgré leurs différences, les États membres font face à des défis communs. L’Europe dispose aujourd’hui d’une occasion unique de moderniser en profondeur son dispositif de lutte contre la criminalité financière. Dès lors, la création de l’AMLA et la réforme européenne offrent une occasion historique de transformer cette expérience partagée en une réponse collective plus cohérente.
L’Europe dispose désormais d’une opportunité rare : passer d’un système fragmenté à une véritable communauté de vigilance financière. Le véritable défi des prochaines années sera de transformer cette ambition politique en efficacité opérationnelle.
La réussite de cette ambition dépendra de la capacité de tous les acteurs à construire ensemble cette nouvelle culture de prévention et de coopération.
C’est sur ce terrain que l’AMLA sera jugée.